L'homme à la cigarette

par Nicolas POIZOT



La pièce est plongée dans une semi-obscurité. Autour de la table sont réunis 4 personnes. Toutes sont concentrées sur l’écran plasma géant au fond de la pièce. Sur cet écran on peut distinguer le dos de John , et sur le côté on voit l’écran de son ordinateur. L’angle d’attaque de la caméra a été calculé afin de voir très nettement ce qui est affiché sur son écran.
Les 4 hommes sont silencieux, ils épient, ils espionnent, ils analysent et décortiquent la situation. On n’entend que la voix de John et de ses correspondants sur le réseau, lorsque la porte de la pièce s’ouvre. Même le plus infime bruit de son mécanisme parfaitement huilé trouble les occupants de la pièce. Ceux-ci se tournent vers l’ouverture lumineuse, afin de deviner qui peut bien être l’importun.
Une épaisse fumée précède l’homme, car il s’agit d’un homme qui commence à entrer. En contre-jour, on peut distinguer qu’il semble vêtu d’un long trench-coat sombre. Levant le bras vers le haut, il retire une cigarette à moitié consumée de ses lèvres. Laissant tombée d’une chiquenaude sa cendre sur la moquette, il s’approche d’une chaise libre.
- Bonjour, messieurs, dit-il d’une voix rauque et usée par des années de cigarette. Alors quoi de neuf ?
Se laissant tomber sur la chaise, il se repousse en arrière, le visage dans la pénombre.
Les 4 hommes se consultent du regard, puis l’un d’entre eux, sans doute leur chef prend la parole :
- Bonjour Monsieur, nous n’attendions pas votre visite, dit l’homme à la gauche de l’écran. Il se retourne vers l’écran et montre John du doigt. Nous sommes en train d’assister, semble-t-il, à leur dernière réunion. Nous avons identifier le membre numéro 2, au japon. Nous procédons à l’heure actuelle, à certaines vérifications en ce qui concerne les autres membres. Mais pour leur chef, nous avons fait chou blanc. Il semble ne pas exister. Il n’y a aucune trace de lui dans nos fichiers. Nos services ont fait des demandes sous couvert d’une recherche standard auprès d’autres agences gouvernementales. Et pour l’instant, ni le FBI, ni la CIA ne le connaissent. Les autres n’ont pas encore répondu.
L’homme, d’un geste plus qu’énervé, écrase sa cigarette dans le cendrier placé devant lui.
- Vous avez fait quoi ? lâche-t-il de sa voix éraillée en s’étranglant presque. L’homme en face de lui perd sa contenance.
- Il n’y a pas de problème, Monsieur, c’est une demande standard, ni plus ni moins. Il n’y a aucun moyen de savoir pourquoi nous avons fait cette demande.
L’homme sort de la poche intérieure de son trench-coat, un paquet de cigarette à moitié vide. D’un geste brusque, il sort une cigarette et l’allume. Prenant une grande inspiration sur la première bouffée, il se penche tout doucement vers le responsable du groupe. Exhalant la fumée vers la tête de l’homme, il reprend la parole d’une voix traînante :
- Et maintenant à votre avis, que vont se demander les institutions auxquelles vous avez fait appel ? Ces agences ont des dossiers sur tout le monde. Elles sont capables de vous dire à quelle heure vous avez pissé hier soir et combien de fois. Et même si ca les amuse, elle peuvent vous dire combien de temps à chaque fois.
La voix de l’homme enfle au fur et à mesure de son discours.
- Vous leur avez donné le dossier d’un inconnu, et je peux vous assurer qu’à l’heure actuelle, certaines personnes sont en train de se demander pourquoi la NSA courre après un parfait inconnu. Et chose plus grave, maintenant ils doivent tous être en train de chercher qui est cet inconnu, et pourquoi il nous intéresse tant.
C’est presque sur un cri qu’il termine brutalement sa phrase.
L’homme se tait, et le silence devient oppressant soudainement.
Les 4 hommes s’observent de nouveau. La sueur commence à perler sous leurs aisselles et leur front. L’homme qui dirige le groupe vient de comprendre son erreur.
L’heure n’est plus aux excuses, il faut trouver une solution, et vite.
- Nous pouvons toujours lancer un faisceau de fausses pistes, reprend l’homme, d’une voix peu assurée. En reliant notre recherche à une affaire de terrorisme internationale, ils n’y verront que du feu. Du coup ils nous aideront sans savoir pourquoi... Après tout c’est bien de cela dont il s’agit... non.
Au fur et à mesure de son monologue, l’homme fixe ses collaborateurs, cherchant leur soutien. Ceux-ci esquivent son regard. Il est devenu dangereux de le soutenir face à l’homme à la cigarette. Leur avenir dans l’Agence en dépend. L’homme s’arrête dans un murmure. Le silence s’empare la pièce. L’homme à la cigarette se penche en avant, l’air sombre, et lâche dans un volute de fumée :
- Coupez les ponts. Inventez une histoire fumeuse, et balancez-la à la CIA. Ils sont infiltrés par les scientologues et mordront à l’appât. Il ne faut pas qu’on pense que nous avons soutenu de quelque façon que ce soit ce réseau. Me suis-je bien fait comprendre ? D’un mouvement de tête circulaire, il fixe chacun des membres du groupe, jusqu’à finir par leur chef.
Celui-ci écarquille les yeux, puis tourne la tête vers l’écran.
- Ils sont foutus... vous en êtes conscients, dit-il d’une voix caverneuse.
- Peut-être, mais nous ne serons pas loin pour voir qui fait partie de la curie finale..., lâche l’homme en écrasant sa cigarette.